dimanche 22 février 2015

Le poids des secrets tome 5 - Shimazaki Aki

Suite et fin du cycle romanesque, le poids des secrets: Hotaru ( lucioles)

attention, vu qu'il s'agit du dernier tome, ce que je dis risque de spoiler les 4 premiers, donc  panneau d'avertissement

En 1995, Grand-mère Mariko a eu un accident. La vieille dame, victime d'une commotion cérébrale, semble divaguer et son entourage n'y prête pas plus d'attention que ça, considérant qu'il s'agit d'une séquelle de son accident, qui va d'ailleurs en s'améliorant. Sauf sa petite fille Tsubaki qui comprend que ce qui a l'air d'un radotage de vieille dame malade est en fait l'aveu d'une complicité de crime.

En effet, on se souvient de Yukiko commettant un assassinat dans le tome 1. Or ce crime a eu un témoin: Mariko, qui a été la première a trouver la victime et a caché le message incriminant Yukiko, bien qu'elle n'ai jamais su la raison qui l'a poussée à commettre ce crime. Pourquoi a-t-elle fait ça?

Parce que la victime, Monsieur Horibe,  était un sale type qui harcelait Mariko, et que si Yukiko ne l'avait pas fait avant elle, c'est Mariko elle même qui l'aurait tué.
 Ironie du sort on apprend incidemment plus loin qu'une 3° personne avait également des envie de meurtres vis à vis de monsieur Horibe, qui s'est fait une spécialité de sélectionner des jeunes femmes à peine majeures, encore fraîche et naïves, d'en faire ses maîtresses et de les abandonner par la suite - ou de les harceler sans fin, en réclamant un "droit de propriété" sur elles. Ceci est donc le récit de la manipulation de Mariko par le si sympathique, si souriant, si brillant, mais surtout si tyrannique monsieur Horibe, qui a conduit à la succession d'événements dont on connaît le dénouement depuis le tome 1. Le récit d'un assassinat... à l'envers.

Alors même si j'ai quelques reproches à faire à l'écriture, un peu répétitive ( je ne compte plus les fois où quelqu'un dit " j'ai eu un coup au coeur".. "j'ai eu un moment de panique" ou quelque chose du genre aurait fait l'affaire pour éviter la répétition d'une expression tellement peu courante qu'on est obligés de s'en souvenir, mais bon...) j'aime beaucoup cette narration éclatée en 5 tomes qui s'éclairent et se précisent les uns et les autres, pour arriver à expliquer à rebours les conditions qui ont amené l'événement du tome 1.
du coup je maintiens ce que je disais précédemment: le tome 4 se démarque dans le lot, puisqu'il n'est pas pleinement lié au crime ou à Mariko, et donc paraît un peu plus dispensable dans le lot

Ceci dit, je recommande chaudement la lecture de l'ensemble en gardant en mémoire qu'il n'est pas parfait, mais très agréable à lire.

lundi 9 février 2015

Le poids des secrets tome 3 et 4 - Shimazaki Aki

Juste hier, je parlais des 2 premiers tomes, voilà la suite ( les romans sont très courts est se lisent assez vite). Même principe: un secret que l'on va conserver pour le bien des autres, quitte à se torturer l'esprit pendant des années.

Tome 3: Tsubame ( Hirondelle): Cette fois, c'est Mariko, la mère célibataire de Yukio qui est au centre de l'intrigue, et tout ce qui s'est passé pendant sa jeunesse. Car elle aussi est fille naturelle, sa mère a prétendu que son père avait disparu avant sa naissance, mais est-ce bien vrai. Toujours est-il qu'en 1923, Yohni Kim, 12 ans, n'a comme famille que sa mère et son oncle. Car c'est celà son secret: Yohni Kim est sa vraie identité, sa mère est coréenne, et vit dans la misère avec l'espoir illusoire de retourner un jour au pays qu'elle a fui pour raisons politiques. Lorsque le 1° septembre 1923, la terre tremble, Yohni et sa mère s'en sortent, mais doivent faire face à une vague de racisme sans précédent: dans la panique, la rumeur se répand que les coréens profiteraient des dégâts pour empoisonner les puits et perpétrer des actes terroristes. Les coréens sont arrêtés et exécutés en masse, La mère de Yohni la laisse en garde dans un orphelinat et une église dont elle connaît le prêtre, qui la cache sous le faux nom de Mariko Kanazawa. Et ne reviendra jamais la chercher, probablement victime d'une exécution sommaire. Mariko, traumatisée, ne prononcera plus un moment pendant des mois, jusqu'au jour où elle voit des hirondelles et retrouve goût à la vie. Après plusieurs années passées sans nouvelle de sa mère, le prêtre l'emmène établir un état civil au nom bien Japonais de Mariko Kanazawa. Elle sera officiellement japonaise et pourra vivre sans risquer de persécutions. Tout le monde l'ignorera, y compris son mari, qui aurait pourtant été compréhensif, y compris son fils Yukio - car les actes de racisme touche également les migrants de 2 et 3° générations. son seul lien avec son ancienne identité est le journal de sa mère rédigé en coréen, qu'elle ne lit pas, mais se fera pourtant traduire au soir de sa vie par une vieille dame qui n'a pas renoncé à ses origines. Dedans se trouve pourtant l'identité de son père.

Tome 4: Wasurenagusa ( Ne m'oublie pas - nom japonais du myosotis)
Années 30, c'est maintenant Kenji Takahashi, futur mari de Mariko et père adoptif de Yukio qui nous raconte son histoire. Né dans une riche famille très traditionnaliste, on attend de lui qu'il soit un fils obéissant, qu'il épouse une femme bien sous tout rapprt, qu'il fasse un héritier et reprenne l'entreprise familiale. Ce qu'il fait, hormis l'héritier. Sa mère le force a divorcer, houspillant sa belle fille qui ne peut être que stérile. Lors que son ex femme se remarie et à un enfant, Kenji comprend vite d'où vient le problème, chose que sa famille ne veut pas accepter. Lorsqu'il rencontre Mariko, mère célibataire, qui lui plait, il voit de suite la solution: elle a besoin d'un père pour son fils, il a besoin d'une femme avec enfant. Mariko n'est pas assez bien pour sa famille? Qu'importe, cette fois, il prend sa décision, laisse tomber l'entreprise et ses parents et vit sa vie. La seule chose qui le taraude, c'est Sono, une dame qui fut autrefois sa nurse pendant quelque temps, que a mère a chassée parce que une fois de plus " pas fréquentable pour la famille" et avec laquelle il a gardé contact secrètement. Sono qui lui a toujours manifesté de l'affection lui est plus chère que sa propre mère si difficile à vivre. Or Sono qui voyage beaucoup est partie en Russie est n'a plus donné signe de vie  hormis une carte postale portant des fleurs blues et le nom " niezabudoka" ( ne m'oublie pas en Russe).
quartier Nihonbashi Tôkyô 1923

J'ai un peu moins apprécié des deux tomes, surtout le tome 4 en fait. Pas désagréable, mais j'ai trouvé la résolution un peu facile, attendue. Le fait aussi peut être que le vrai secret ne soit pas la stérilité de Kenji, mais relève de la génération de ses parents et arrive seulement à la toute fin. Et que je le voyais venir gros comme un camion. Le fait aussi qu'il ne soit pas vraiment lié à celui du tome 3 et au tremblement de terre. Des 4 lus jusqu'à présent , c'est celui auquel j'ai le moins accroché. Le 3 est vraiment bien, le secret de Mariko est vital - au moins pendant sa jeunesse, et donc moins tiré par les cheveux que le 4° tome, qui manque cruellement d'un fond historique. la guerre de Manchourie et la déportation en Russie n'y joue pas le même rôle que les autres catastrophes dans les autres tomes ou que la déportation dans "Au coeur du Yamato". Pourtant les thèmes du racismes dans Tsubamé et de la pression sociale dans Wasurenagusa rendent le tout toujours intéressant, même si moins dramatique que les précédents. Et puis autant  Mariko que Kenji sont des personnages battants qui finissent pas décider pour eux même, ça compense le bémol que je mets par ailleurs à ce quatrième tome.

Prochaine étape, le cinquième et dernier tome, tout seul. Je n'en connais pas encore la teneur, si ce n'est qu'il se passe à l'époque contemporaine.

dimanche 8 février 2015

Le poids des secrets t. 1 et 2 - Shimazaki Aki

 Lors de ma commande de fin d'année, j'ai vu que la première pentalogie de Shimazaki Aki était à présent éditée en coffret rassemblant les 5 tomes. Comme j'ai beaucoup aimé au coeur du Yamato - que je n'ai pas fini, le 5 tome n'était pas disponible à la bibliothèque -ni une ni deux, je me la suis auto-offerte.
Le poids des secrets est plus ancien (de 1999 à 2005) et je viens de voir qu'elle vient d'entamer une autre série de roman, au titre global non encore défini. Miam!

Au moment de rédiger le même problème que la première fois s'est présenté à moi: les 5 tomes sont indépendant et peuvent être lus sans ordre précis, mais comment chroniquer: un par un, ce qui ferait 5 chroniques courtes? ou globalement pour une seule beaucoup plus longue et dense?
J'ai choisi une 3 solution, découper, pas tout à fait arbitrairement, car si on retrouve les mêmes personnages de volume en volume, chacun se focalise su le point de vue précis de l'un d'entre eux. Avec en toile de fond une catastrophe ( bombe atomique, guerre de Manchourie ou tremblement de terre du Kanto) et des secrets de famille, de ceux qu'on cache pour épargner les gens , et qui font d'autant plus de dégâts le jour inévitable où ils ressortent.
On suit l'histoire d'une famille sur plusieurs générations ( attention ça se complique assez vite, j'ai du me faire un petit tableau généalogique au bout d'un moment). En fait j'ai rassemblé les deux premiers tomes, car ils se passent à la même époque et concernent la même histoire, vu par chacun des protagonistes.

Tome 1: Tsubaki ( Camélias): Dans les années 90 probablement. Yukiko, une vieille dame, vient de mourir d'un cancer, probablement consécutif aux irradiations subies dans sa jeunesse. En effet, Yukiko était une survivante du bombardement du 9 août 1945, à Nagasaki. elle n'avait jamais accepté d'en parler, sauf la veille de sa mort, où pour la première fois, elle a évoqué cette catastrophe auprès de son petit fils, en prononçant des paroles ambigües " il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais, pour moi ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique". Le fin mot de l'histoire, elle le révèle dans une lettre posthume laissée à sa fille: Yukiko a commis un assassinat dans sa jeunesse, qui par une étrange ironie du sort, est passé inaperçu: le jour même, la bombe a rasé précisément le quartier en rase campagne où elle et sa famille avaient déménagé justement pour courir moins de risque. Impossible de retrouver le corps et de savoir si la victime est morte empoisonnée ou sous la bombe. Par la même occasion, elle révèle un autre secret: elle a un demi-frère, Yukio, du même âge qu'elle, qu'elle a bien connu en tant que voisin mais a qui elle a caché leur lien de parenté lorsqu'elle l'a découvert, "pour le protéger". C'est ce deuxième secret qu'on verra dans le tome 2, où on découvre que Yukio savait déjà une partie de la vérité, et que Yukiko aurait peut être mieux fait de s'expliquer pour le bien de son frère.
nota: à l'interieur du coquillage est écrit: Yukiko, en hiragana, l'un des deux syllabaires japonais

Tome 2: Hamaguri (Palourdes). Même histoire, vue cette fois du point de vue de Yukio. Yukio est le fils d
naturel de Mariko, né dans les années 30, autant dire, la honte absolue. Traité de bâtard toute sa vie, ses seuls moments de joie étaient, pendant sa petit enfance, les sorties au parc avec sa mère, où il rencontrait un homme et sa file. Yukio et la gamine dont il ignorait le nom, jouaient ensemble à Kaiwase, un jeu qui consiste à rassembler par paire des coquilles de palourdes. Puis sa mère s'est mariée avec Monsieur Takahashi, qui l'a adopté, et tous ont déménagé à Nagasaki, ou personne ne connaissait la vérité. L'ironie du sort cette fois, par rapport au tome 1, c'est que Yukio a compris dès l'âge de huit ans qu'il avait une demie soeur: la petite fille du parc et que l'homme du parc était son vrai père. Par contre, il n'a jamais su son prénom, et ne l'a pas reconnue, ni elle ni son père, lorsqu'ils sont arrivés une douzaine d'années plus tard, pas du tout par hasard, pour habiter la maison mitoyenne. Yukio et Yukiko, le frère et la soeur ont donc vécu comme voisins pendant 2 ans, sans se reconnaitre, et sont même tombés amoureux l'un de l'autre. Yukio ignorant le nom de sa soeur, mais sachant qu'elle existe, Yukiko n'ayant pas reconnu son camarade d'enfance, mais cachant leur parenté lorsqu'elle la découvre par hasard, et fuyant Yukio au lieu d'éclaircir les choses.
Nagasaki 1945

Et là encore, c'est un carton plein, j'ai bien aimé, l'écriture est agréable ( en français dans le texte), pas renversante, mais agréable. Mais surtout, j'aime bien la narration: les coïncidences n'en sont pas vraiment, et donc ne paraissent pas énormes, et il y a quelque chose d'une tragédie dans cette histoire de gens qui pour éviter de blesser les autres, gardent un silence dont le résultat entraîne une réaction en chaîne - si j'ose dire - est, au final, plus désastreux que ne l'aurait été la révélation des secrets.
Et du fait que la même histoire soit vue par deux narrateurs différents, le 2 tome apporte des précisions, oblige à revoir ce qu'on a pensé du premier. C'est ce deuxième tome qui donne de l'intérêt au premier, en soulignant l'échec des décisions prises par Yukiko dans le tome 1.

Prochaine étape, les tomes 2 et 3, qui remontent d'une génération, et vont s'articuler autour des parents de Yukio et du tremblement de terre de Tokyo en 1923.

samedi 7 février 2015

Le disciple de Doraku - Oze Akira

Babelio a organisé en décembre dernier une opé masse critique, comme ils le font régulièrement, spécial BD/Manga, et j'avais repéré ce titre dans leur liste. Coup de pot, il n'a pas intéressé beaucoup de monde.

C'est vrai que le sujet n'est pas a priori ce qui va le plus tenter le lecteur de manga, puisqu'il va y être question de rakugo, un art théâtral typiquement japonais et très particulier. En effet, le rakugo est un spectacle qui tient à la fois du conte et du mime, où un conteur seul en scène assis en kimono sur un coussin, doit jouer une saynète souvent humoristique en s'aidant de quelques objets, toujours les mêmes: un éventail et une serviette pliée.

Le lecteur va découvrir cet art un peu oublié via l'aventure de Shota, 26 ans, animateur dans une maternelle que dirige sa tante, qui en cherchant une idée pour occuper les enfants dont il a la charge, tombe sur un livre " apprendre le rakugo en s'amusant". Ce n'est pas vraiment un succès, et une gamine lui dit pourquoi " vos personnages, on n'y croit pas du tout". Il faut dire que pour Shota, le rakugo, c'est un truc un peu ringard qui passe tous les dimanches à la TV. Mais lorsque sa tante l'emmène voir au théâtre du vrai Rakugo, c'est le choc. Non seulement il va pouvoir proposer des animations plus vivantes à sa classe, mais rencontrer le grand père d'une de ses élèves, qui qui propose de venir faire aussi des animations pour son club du troisième âge, car peu importe l'âge , tout le monde a besoin de se distraire et de rire un bon coup.
Shota qui hésitait à poursuivre dans l'enseignement vient de se trouver une nouvelle passion, et décide de tout plaquer pour en faire son métier, commençant par faire des pieds et des mains pour que Doraku Sekishuntei, l'auteur du livre qu'il a lu, le prenne comme apprenti. Ce premier tome couvre sa découverte, son initiation, jusqu'à sa première scène en tant que zenza, apprenti conteur.

Sa découverte ne va pas sans stupéfaction, car le rakugo dérive d'une ancienne tradition bouddhiste, d'où le rituel qui va avec, le fait que l'apprenti doit avant tout commencer par apprendre à plier le kimono et faire le ménage ( et Shota est plutôt fâché avec), jouer des percussions pour accompagner l'entrée des conteurs en scène, accompagner le maitre conteur quand il se produit ( ce qui est aussi l'occasion de faire des connaissances utiles et d'assister aux représentations, car le conte est avant tout un art oral qui repose sur la mémoire plus que sur des textes écrits). Doraku est un maître exigeant, qui râle beaucoup, mais plus parce qu ça fait partie du métier que par mauvais caractère, au contraire , il est plutôt sympathique et farfelu ( du genre à jouer de la guitare électrique, un casque sur les oreilles, en kimono. Je note aussi qu'il est fan des Beatles, de Clapton et de King Crimson, et ce dernier détail lui vaut toute ma considération).
J'aime aussi énormément le grand-père avec qui Shota sympathise au début du manga, et évidemment Dorami, qui avec ses cheveux en pétard et ses allures de garçon manqué est une des seules femmes à apprendre le rakugo. Et c'est la que doraku apparaît sympathique: le fait qu'elle soit une file ne lui pose aucun problème, ce qui n'est pas le cas de tous ses collègues, et Dorami a la vie dure dès qu'elle croise un autre maître rakugoka.

 Le dessin est classique, limite épuré ce qui va bien avec le sujet, mais aussi souvent expressif, et ça fait bien plaisir à voir. J'ai beaucoup aimé cette plongée pleine de bonne humeur dans un monde inconnu, où tout le monde est "frère" ou "soeur", ou les apprentis se jalousent parfois mais surtout s'entraident beaucoup, et où tout le monde se passionne pour un art de la parole un peu oublié.

Le tome est très gros, relié ( Editions Isan, je les avais vu juste une fois lors d'une Japan expo, sans avoir l'occaiond e m'y pencher vraiment, le catalogue fait la part belle aux seinen classiques, ou sur des thèmes tradtionnels et aux adaptations littéraires, c'est "Madame Bovary" par Yumiko Igarashi, dessinatrice de Candy - mais oui - qui m'avait intriguée lors de l'expo. Et quand je dis intriguée c'est plutôt stupéfaite.) Je vois que le tome 2 est sorti et c'est une bien bonne nouvelle pour moi, hop, sur la liste à lire!

Notons aussi qu'une introduction a été faite pour l'édition française par une troupe théâtrale qui  tourne encore en France avec un spectacle de rakugo traduit et adapté en français " histoires tombées d'un éventail". Ils étaient passés il y a 4 ans au festival d'Avignon, mais manque de chance, je n'étais pas là à ce moment et je n'ai pu y aller, mais j'ai gardé le titre en mémoire, en espérant qu'ils reviennent à l'occasion.

lundi 2 février 2015

Deux amours cruelles- Tanizaki Junichirô

Tanizaki est un auteur dont j'avais déjà lu " le pont flottant des songes" il y a quelques temps, je l'avais trouvé pas mal, mais sans vraiment accrocher,, et je prédisais qu'il ne me laisserait pas une grand souvenir, et.. je confirme. Quand j'ai vu qu'un de mes bons copains avait lu un autre titre du même auteur pour le challenge écrivains Japonais, je me le suis fait prêter, histoire de donner une autre chance à l'auteur.

"Deux amours cruelles"  rassemble deux nouvelles ayant pas mal de thèmes communs, l'amour et la cruauté, le sacrifice, certes, mais aussi, et ça, c'est la bonne surprise, la musique.

Dans la première, "l'histoire de Shunkin" , le narrateur décide de nous raconter l'histoire d'une musicienne et professeur de musique, et de son disciple et souffre-douleur, quasi esclave Sasuke.
Petite, Mozuya Koto avait un bon caractère, était plutôt douée pour la danse et les arts que la richesse de sa famille lui permettait de pratiquer. Mais devenue aveugle à l'âge de neuf ans, elle n'a plus vécu que pour la musique, son caractère s'est aigri, et elle est devenue incroyablement orgueilleuse à force d'être couvée et traitée en reine par des parents surprotecteurs. Par manque de chance on la disait belle et talentueuse, ce qui l'a encore poussé un peu plus à un orgueil démesuré et, malgré tout courtisée par de nombreux hommes, elle développe en prenant de l'âge un caractère colérique dont le premier à faire les frais a été Sasuke. D'abord engagé comme guide pour la conduire à ses cours de koto, puis devenu son élève et martyre, et enfin son amant et semi-esclave volontaire. Car hors de question pour Koto, devenue Shunkin, son nom de métier, de condescendre à épouser un homme de basse classe, tot juste bon à lui réchauffer les pieds et a assouvir ses pulsions.
Le destin de ces deux là changera par la suite d'une agression dont est victime Shunkin, que sa morgue a conduite à se faire beaucoup d'ennemis.

Pas mal, je dirais, mais je n'ai pas 100% aimé, la faute aux personnages, Shunkin est bien trop orgueuilleuse et  Sasuke est bien trop masochiste pour que je puisse les prendre en sympathie. Par contre j'ai beaucoup aimé la narration, qui prend pour base une fausse biographie écrite par Sasuke et entreprend de la mettre en doute, avec un humour cynique assez réjouissant:
Koto est réputée très belle? Pourtant j'ai vu une photo, elle était petite, avec un visage régulier, mais plutôt banale.
Koto était exceptionnellement douée pour la danse? N'oublions pas que la biographie a été écrite par un admirateur éperdu qui lui était tout dévoué.
Koto avait un sale caractère mais ses professeurs passaient au dessus en disant qu'elle était douée et qu'on pouvait lui pardonner? Il faut plutôt se souvenir qu'elle était de famille très riche et que personne ne se serait risquer à punir une fille Mozuya quelle que soit son insolence.
J'aime bien cette idée de créer un personnage, de l'encenser.. pour mieux faire ressortir par la suite ses vices.

Nota: cette nouvelle contient une courte scène ( qu'on sent venir dès le début) d'auto-mutilation. Je préfère prévenir. Et personnellement je ne suis pas fan de ce genre de choses, même si c'est loin d'atteindre le niveau de "Patriotisme" de Mishima.

Par contre en fouillant, le net, je vois qu'elle a été adaptée au théâtre et jouée à Paris façon Bunraku. J'aime bien l'idée des oiseaux de papiers ( dans la nouvelle Shunkin élève des oiseaux chanteurs de grand prix)

La deuxième nouvelle "Ashikari" est plus courte, mais je l'ai préférée à Shunkin, en ce sens qu'elle ne met pas en scène deux personnage sans un rapport de sadomasochisme, mais un trio qui passe un pacte des plus étranges, qui me rappelle un peu ( un peu je dis) Cyrano.
Lors d'une promenade nocturne, le narrateur rencontre un homme étrange, qui au fil de la discussion va lui raconter une non moins étrange histoire de famille: Lorsqu'il était petit, son père, Serizawa,  l'emmenait tous les ans assister en douce à une fête en l'honneur de la lune, une fête prestigieuse avec musique, danses.. En grandissant, l'enfant découvre que la maîtresse de cérémonie Oyu-sama n'est autre que sa tante. Bien des années plus tôt, son père est tombé amoureux d'Oyu, rencontrée par hasard au théâtre. Cette affection était réciproque, mais Oyu était veuve avec un enfant en bas-âge et traitée en véritable reine par sa belle famille à la condition expresse de ne pas se remarier et de garder indéfiniment le deuil de feu son époux. C'est sans compter avec la soeur de Serizawa qui lui propose une idée un peu folle: courtiser et épouser Oshizu, la jeune soeur d'Oyu, ainsi, il pourra au moins passer du temps avec Oyu, en tant que beau frère. Oshizu n'est pas bête, elle adore sa soeur et en vient donc a accepter ce marché: elle épousera Serizawa, mais par respect pour sa soeur, ne touchera pas son mari, et au contraire favorisera autant que possible les rencontres entre son époux et Oyu. Et Serizawa et Oyu, passeront du temps ensemble sans rien faire non plus, par respect pour le sacrifice d'Oshizu. Le trio commence donc un étrange et malsain ménage à trois, parfois à la limite de l'indécence.; jusqu'à ce que les gens commencent à jaser.

Et donc, j'ai préféré cette nouvelle: on y retrouve la narration distanciée empreinte d'un léger humour, des situations à la limite du scabreux sans y tomber.. et surtout des personnages nettement plus sympathiques que dans Shunkin. Mais je note que dans les deux cas, les hommes sont volontiers portraiturés comme faibles, pathétiques et vaguement ridicules, alors que les femmes ont une sacrée force de caractère.


Pour lire le point de vue de Sylvain ( qui est toujours nettement moins prolixe que moi, mais illustre avec des estampes de sa collection personnelle) c'est par là!