jeudi 28 avril 2016

Rétrospective Kurosawa (hors série) - Ran ( film 1985)

Hors série, parce que comme Kagemusha, il n'était pas au programme de la rétrospective officiellement, pas plus que Kagemusha d'ailleurs, mais mon ciné d'art et d'essai a complété la programmation.

Attention, là on s'attaque à du très très gros, du film à grand spectacle, totalement épique.C'était déjà le cas avec Kagemusha tournée 5 ans plus tôt, Ran pousse le concept encore plus loin. J'avais trouvé que Kagemusha était très bien mais accusait un léger coup de mou vers le milieu ( sur un film de 3h00, ça peut arriver où alors c'était moi qui ai eu un coup de mou en plein milieu d'après midi au bout d'une heure 30. Je n'ai pas encore rédigé le billet, mais ça va venir, priorité à Ran)
Là, pas de risque, en plein milieu une séquence de bataille totalement épique  requiert toute notre attention.
C'est même la première fois depuis longtemps que j'ai entendu des spectateurs réagir à un film en poussant des "hooo!" et des " nooon?" et même un " ho putain!!" pendant la séance.

ikimashô!

Donc, Ran ( 乱, le traducteur en ligne me donne " désordre , chaos, révolte") arrive sur la fin de la carrière de Kurosawa, et , bien qu'il ne soit pas son dernier film, il est peut être son dernier aussi célèbre. A noter que c'est une coproduction Franco-japonaise ( comme Kagemusha auparavant avait été produit par Francis Ford Coppola et George Lucas.. oui, rien que ça), et vu le nombre de décors, costumes, figurants.. il fallait bien ça..

Mais de quoi ça parle? Et bien une fois de plus, Kurosawa s'est tourné vers Shakespeare. Les salauds était une variation sur Hamlet, Le château de l'araignée adaptait assez fidèlement Macbeth, Ran transpose dans la période Sengoku, le roi Lear. Et une fois de plus ça marche, à en juger par les réactions des gens dans la salle.

Donc contrairement au roi Lear, qui avait trois filles, le seigneur de guerre Hidetora Ichimoji a trois fils, sobrement nommés  Taro, Jiro, et Saburo ( en japonais: premier, deuxième et troisième. Pour l'anecdote, les bannières de chacun correspondent à leur noms: Taro ( n1) a une bannière jaune rayé d'un trait. Le Kanji pour "un " est  一;  la bannière de Jiro ( n°2) est rouge avec 2 traits. Le Kanji pour  deux est: 二. et la bannière de Saburo (N°3) est donc bleu clair avec 3 traits. je vous le donne en mille , le Kanji pour 3 est 三. Impossible de se tromper en voyant les armées, même de loin, elles portent toutes des bannières au nom et à la couleur de leur chef).

 Les deux aînés sont mariés, le troisième est célibataire.

Hidetora commence à se faire vieux, 70 ans, un âge plus que respectable pour un guerrier. Au cours d'une partie de chasse destinée entre autre à décider , parmi deux seigneurs ayant chacun une fille à marier,celle qui épousera Saburo, Hidetora prend tout le monde de court: Le projet de mariage il s'en fiche un peu, et décide d'abandonner le pouvoir au profit de Taro, son fils aîné qui sait si bien parler. Dès lors ce sera lui le chef du clan Ichimonji, les deux autres fils recevront chacun un des deux autres forts du fief et devront allégeance à leur frère. Quand à lui, il garde son titre de seigneur de guerre, une petite partie du fief principal et une garnison d'une trentaine d'hommes.

Saburo, qui est le plus critique avec cette disposition et qui connait bien le caractère manipulateur de ses frères tentent d'avertir son père - qui n'était pas un personnage bien recommandable et a pas mal de sang sur les mains - qu'en quelque sorte les chiens ne font pas des chats et qu'une telle disposition ne peut qu'aboutir à un désastre. Evidemment le colérique Hidetora ne veut entendre que des choses agréables et bannit sur le champ Saburo et le seigneur Tango, qui soutenait l'opinion de Saburo. Sans se rendre compte un instant qu'il vient de se priver de ses seuls soutiens.
Car aussitôt dit, aussitôt fait, Taro prend le pouvoir et fait vite comprendre à son turbulent père qu'il a intérêt à se faire oublier s'il ne veut pas se retrouver chassé. Réaction: pas la peine, je m'en vais chez Jiro, lui au moins à le sens de la famille.
Sauf qu'évidemment, Jirô prend l'excuse de ne pas recevoir son père parce qu'il est accompagné de toute sa suite, armée, concubines, servantes et bouffon compris.
le bouffon, le seul qui se permette de dire ses quatre vérités au seigneur sans risquer sa vie. Un personnage passionnant.

Bon, ben.. il ne reste plus qu'à aller au troisième château, celui qui devait être donné à Saburo avant qu'il ne soit déshérité. Mais évidemment, les deux aînés ne l'entendent pas de cette oreille et assiègent littéralement le camp retranché de leur père, dans un assaut de violence assez inouïe (qui a fait censurer le film à sa sortie en Allemagne: trop de sang), au cours duquel toute la suite d'Hidetora est tuée, lui seul en réchappe et part errer, devenu à moitié fou sur la lande, en compagnie du bouffon qui seul ne l'avait pas suivi dans une entreprise qu'il devinait suicidaire.
Tatsuya Nakada qui tenait déjà le rôle titre dans Kagemusha, est excellent dans ce rôle exigeant.


Taro meurt aussi dans l'assaut, donnant donc le champ libre à Jiro pour devenir le seul seigneur du clan Ichimonji. Manipulé au passage par Kaede, l'ambitieuse veuve de son frère qui devient sa maîtresse dans le but d'arriver à la ruine totale du clan. Car Kaede est une femme violente, brutale, mais surtout animée d'une volonté maladive de vengeance envers hidetora, responsable de la mort de sa propre famille ( au contraire de Sue, la femme de Jiro, qui bien que dans le même cas, a préféré se réfugier dans la religion , plutôt que dans la folie meurtrière). Et au cours de son errance, Hidetora, qui alterne dépression, folie et période de lucidité, semble rattrapé par son passé sanglant: hébergé par un ermite, il s'avère que cet ermite est en fait le frère de Sue, qui a réchappé au massacre mais a eu les yeux crevés..
Seul le bouffon, le seigneur Tango et Saburo semblent encore se soucier de ce vieillard à moitié fou qui erre sur la lande.

Et cette tragédie Shakespearienne transposée donc marche très bien, en élaguant les intrigues secondaires, comme c'était le cas pour Macbeth pour n'en garder que le coeur: la tragédie familiale, la trahison,  la lutte pour le pouvoir, la folie meurtrière qu'elle entraîne, la folie tout court...
Avec une petite notion bouddhiste quand même: impossible de prendre fait et cause pour Hidetora, qui a été un monstre dans son passé et le paye en retrouvant face à lui des gens dont il a lui-même causé la perte. Question de karma.
J'aime énormément le personnage du bouffon et sa relation très complexe avec celui pour qui il faisait le fou et qu'il devait amuser, mais qu'il ne peut se résoudre à abandonner. Car il ne connaît mieux que quiconque et ne voit plus le seigneur de guerre, juste le grand-père trahi par tout le monde.

 Il est le seul à vraiment s'apitoyer sur le sort de ce bonhomme.. et au final à se comporter plus comme un fils que ses fils réels ( Saburo excepté qui ne peut qu'agir à distance). J'aime beaucoup aussi le personnage de l'aveugle ( oui, je me suis demandée, une fois sa soeur partie, ce qu'il allait advenir de lui, isolé en hauteur sur une muraille en ruine. Pardon, mais la frangine n'avait pas beaucoup réfléchi au problème). Dans le registre opposé , j'ai aussi beaucoup apprécié Kaede, la femme manipulatrice et violente, qui va jusqu'au bout de sa logique. Le genre de personnage qu'on adore détester.

Sinon, ça y est: pleine maîtrise de la couleur (je l'avais trouvée un peu moins aboutie sur Kagemusha), décors naturels époustouflants, maîtrise des cadrages. Je crois que c'est vraiment celui que j'ai préféré des 7 vus jusqu'à présent. Vraiment, vraiment magnifique ( je pensais l'avoir vu, auparavant, et en fait non, ça m'aurait marquée, j'ai du confondre les titres)

Pour la deuxième anecdote: la dame assise derrière moi au cinéma trouvait en sortant que " c'était bien, mais un peu violent quand même".

Ben, oui,c'est une adaptation du Roi Lear, même sans l'avoir lue avant, je connaissais les thèmes généraux, ce n'est pas une pièce inconnue loin de là, on le sait que c'est violent come histoire, faut se renseigner un minimum avant d'aller au cinéma!
Et pour voir du joyeux, opter, je ne sais pas, pour Beaucoup de bruit pour rien, La mégère apprivoisée ou Le songe d'une nuit d'été, mais pas une tragédie.
Encore moins une aussi sombre, à côté de laquelle Hamlet paraît presque modeste. je me demande ce qu'elle aurait dit si elle avait vu " Titus Andronicus" : " c'était bien mais un peu violent quand même et ça m'a coupé l'envie de manger des tourtes jusqu'à la fin de mes jours"?

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