samedi 1 avril 2017

Les Japonais - Karyn Poupée

Encore un livre que j'ai pris un peu au hasard en version e-book, au motif que 653 pages c'est quand même un peu lourd à transporter.

Bien m'en a pris car..  il ne m'a pas convaincue. Il y a du bon, du moins bon, et de mon point de vue, du carrément agaçant.



Pour commencer, je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi axé sur l'économie, puisque l'auteur y aborde pour une bonne moitié l'évolution économique du pays, sorti ruiné de la seconde Guerre Mondiale, au sens propre comme au figuré, évoquant la réalité alors occultée par l'Amérique triomphante ( des hordes de SDF affamés dans les rues par exemple). Et comment suite à une politique austère mais judicieuse, le Japon a pu s'en sortir en quelques décennies, la Haute Croissance des années 60 et les " 3 trésors" que tout un chacun voulait alors posséder: TV, Lave-linge, Réfrigérateur dans les années 50, puis TV couleur, Voiture, climatisation dans les années 60. Le boom économique qui s'est achevé brutalement au milieu des années 90 lorsque la "Bulle Spéculative" dans laquelle le pays s'était enfermée s'est soudainement dégonflée.

Tout celà est loin d'être inintéressant, surtout lorsqu'elle aborde l'importance économique des structures comme les konbini, ces chaînes de supérette que l'on trouve partout au Japon et qui vont au delà de ce qu'on entend en France par supérette ( il y a de menus services postaux, le retrait de colis, la possibilité de consulter ses comptes d'envoyer des mandats, etc..) ou les services de livraison ultra rapide de porte-à-porte ( et là aussi, j'aimerais voir un tel service chez nous, je suis prête franchement à y mettre le prix).

Passionnant: tout ce qui a trait à l'histoire proprement dit, notamment la constitution et son importantissime article 9 qui permet au Japon d'avoir des forces de défense mais pas d'attaque - bien qu'il soit un peu contourné par moment. Faisant du pays un pays constitutionnellement pacifiste depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et pas plus tard qu'aujourd'hui, on aimerait croire à un poisson d'avril, j'ai vu que quelques politiciens se disaient qu'attaquer la Corée du Nord militairement serait une bonne chose. Autrement dit, violer ouvertement la Constitution, et pile sur un des article auquel la population est le plus attachée. N'oublions pas que la dernière fois que le pays a pris part à une guerre, sa participation s'est soldée par 2 bombes nucléaires sur les populations civiles. On peut comprendre que les populations en question tiennent à ce que leur gouvernement évite de se mêler à nouveau aux conflits internationaux. Mais pas de problème, les politiciens ont décidé qu'attaquer la Corée du Nord entre parfaitement dans le cadre de l'armée de défense. Mouais....

Autre passage intéressant et qui a le mérite d'être présenté simplement: les différences fondamentales entre l'industrie à la chaîne américaine ( le fordisme: produire sans arrêt au maximum, des pièces autos par exemple, quitte à ce que l'offre soit supérieure à la demande et qu'elles restent des années en stock, sans se préoccuper vraiment de retirer les pièces ratées, la quantité sera suffisante pour le faire plus tard) et le travail à la chaîne japonais ( le toyotisme: produire à flux tendu, à rebours, en partant de la demande pour fournir exactement le nombre de pièces demandées, sans accumuler des stocks qui prennent de la place et de la poussière. Ce qui nécessite de s'occuper immédiatement des vices de fabrication). Deux visions qui s'opposent totalement pour un même but visé en fait.
De même lorsqu'elle analyse l'échec de l'implantation au Japon des magasins Carrefour, qui n'ont pas repensé leur organisation en fonction des particularités du pays, ont simplement fait la même chose qu'en France en implantant des supermarchés en périphérie des villes et.. s'y sont cassé les dents:
Parce que les maisons japonaises n'ont pas la surface des maisons françaises et que les gens ont l'habitude de faire leurs courses en fonction du besoins dans une des nombreuses supérettes au coin de leur rue, ils n'ont pas franchement d'intérêt à perdre un temps libre déjà restreint pour aller faire des courses en voiture - que beaucoup n'ont pas, pas d'intérêt dans les grandes villes bien desservies en transports publics - en périphérie pour remplir d'immenses caddies avec des denrée que l'ont aura pas la place de ranger. Donc, gros flop. CQFD.

J'ai aussi apprécié le fait qu'elle mette en relation l'obsession quasi maladive du pays pour la ponctualité (parfois aberrante lorsqu'elle conduit à un accident de train majeur pour rattraper 2 minutes de retard) avec les contingences naturelles du pays: quand on est soumis aux aléas climatiques ou naturels ( typhons, tremblements de terre, volcans, ras-de-marée..) avoir une organisation irréprochable le reste du temps permet en effet de réagir rapidement et efficacement. Ca se tient. De même qu'un sens de la coopération peut effectivement trouver légitimement sa source dans cette nécessité de faire front ensemble contre les éléments.*
Ce qui conduit également à une acceptation quasi générale des gens à être suivis à la trace ( et à pouvoir suivre leurs proches en temps réel) grâce aux puces électroniques contenues dans les multiples cartes de bus, train paiement, etc... même s'il faut en passer par corrélation par une invasion continuelle de publicités.
Ce qui serait considéré comme une invasion de la vie privée  dans un coin météorologiquement tranquille comme l'Europe, devient un service comme un autre, utile et même nécessaire dans un pays qui peut-être dévasté soudainement par un tremblement de terre ou un raz-de-marée. Savoir qui se trouve où est aussi un moyen d'organiser les secours plus facilement et rapidement.
Cette mise en avant de la dimension de danger permanent dans lequel vit l'archipel est vraiment intéressante pour comprendre pas mal de choses sur l'organisation du pays et la façon de penser globale des gens. Et je souligne le "globale".

Étonnamment, la pop-culture et les manga, dont je pensais qu'ils allaient être évoqués de manière récurrente, le sont juste un peu dans le dernier chapitre, mais c'est loin d'être le centre des préoccupations de ce livre. Bon point encore pour l'effet de surprise.

Par contre, j'avoue que le titre me laissait perplexe" Les Japonais", voire me gênait par son manque de nuance. Qui donne l'impression de vouloir résumer l'intégralité d'une population dans moins de 700 pages. Et ça, pour moi ça coince.

Le livre aurait été " l'économie du Japon" ou " Le Japon contemporain" puisqu'il couvre la période 1945- 2011), ça aurait été moins caricatural. Et hélas, dès qu'il s'agit d'aborder la population, certaines pages sont difficilement supportables tant elles versent dans la caricature facile. Et c'est là que la dimension globale devient une simplification un poil pénible et cliché.

Un exemple ?: "La poule aux oeufs d'or". C'est le titre du chapitre qui aborde un type de client visé par le marketing. Qui est la poule aux oeufs d'or?
Une femme trentenaire, qui lit des magazines de mode, célibataire, un peu puérile et auto-satisfaite qui vit chez ses parents ou dans un studio, copie les looks des starlettes en vogue et ne jure que par les marques françaises parce que c'est chic.
Rassurez vous, il n'y en a pas que pour les "fifilles", les nerd, les ado attardés, les ganguro, les otaku, les retraités, les snobs.. en prennent pour leur grade aussi. Quelques lignes pour évoquer les laissés-pour-compte de la société de consommation parce qu'ils sont chômeurs ou en situation précaire, mais pas trop parce qu'en se contentant du nécessaire vital, ils  n'intéressent pas le marketing.

Et ça, c'est exactement le genre de clichés qui me gavent, surtout que c'est vraiment exprimé de manière condescendante, et c'est encore plus insupportable que ce genre de cliché digne du pire magazine " pour fifilles" justement soient assenée avec aplomb par une femme. Elle veut faire cynique, mais manque sur ce point là cruellement de subtilité.

Alors que sur l'économie, elle rendait la chose accessible, même si parfois le ton " en voiture Simone" est assez relou et nuit au sérieux du propos, je ne l'avais pas encore dit. Par moment, j'ai presque eu l'impression de lire un blog. Mais ce qui passe sur un blog en ligne ne passe pas vraiment dans un livre qui se veut plutôt exhaustif. Je suppose qu'elle a choisi ce parti pris pour ne pas  assommer les lecteurs avec l'économie, mais il y a manière de faire clair et concis, sans adopter un ton familier qui ne cadre plus du tout avec ce qui est dit.
Mais dès qu'on touche à la population, le côté familier peut vite devenir péjoratif, voire méprisant. Et ça, c'est une chose avec laquelle j'ai énormément de mal.

Dommage parce que c'était plutôt pas mal parti, avec un fond intéressant, mais ce passage en plein milieu que j'ai vraiment ressenti condescendant m'a douchée. Alors que je suis quasi sûre que ça n'était pas l'intention première de l'auteur de mettre la population dans des cases en fonction de leur pouvoir d'achat et donc de leur valeur "marchande", c'est hélas ce que j'ai ressenti à la lecture.


* Sur ce sujet, ça n'est pas dans le livre, mais j'ai envie de partager cette remarque que m'a fait quelqu'un un jour, qui s'était penché sur la question, et qu'il me semble d'ailleurs avoir retrouvée un jour dans une revue type Science et Vie:

les sociétés "coopératives" sont plutôt liées à la culture du riz et du sorgho, les sociétés "individualistes" à celle du blé ou du fourrage par exemple. Pour une raison assez simple: la culture du riz (par sa nature) ou du sorgho en Afrique (pour des raisons évidentes d'aridité) sont extrêmement dépendantes de l'approvisionnement en eau, beaucoup plus que celle du blé et des plantes fourragères.

L'eau doit pouvoir librement circuler entre toutes les parcelles de riz pour qu'elles produisent à peu près au même rendement, et si l'un ou l'autre des propriétaires s'avisait de bloquer l'écoulement à son propre profit, non seulement ça dégénérerait très vite en bataille rangée entre voisins mais en plus ça serait contre-productif, les pieds risquant de pourrir ou d'attraper des maladies s'ils étaient trop irrigués. Donc pour éviter des conflits, on collabore plutôt que de se battre. Et, je en sais pas si c'est le cas, mais je suppose que dans certains endroits ou à certaines époques, bloquer l'accès à l'eau pour ses voisins était passible du tribunal.

Et là où la nécessité d'irrigation est moins forte,c'est le quadrillage de champs bien délimités et privés qui s'est installé, puisqu'il n'y a pas a priori un besoin vital de s'entendre avec son voisin pour éviter de se retrouver coupé de la ressource eau.
Je trouve ça fascinant. Est ce que c'est le tempérament collaboratif des gens qui a favorisé l'installation de telle ou telle culture ou au contraire est-ce que c'est la nécessité de collaborer qui l'a façonné? Je pencherais plus pour cette deuxième option puisque la collaboration découle du besoin vital de manger (en tout cas, ça semble plus logique que l'inverse)

premier billet, on embarque pour le Japon


1 commentaire:

  1. C'est surtout l'aspect sociologique qui nous aurait intéressée. Dommage pour la pop culture et les mangas, ça doit être assez frustrant.
    De mon côté, j'ai une petite Encyclope sur le Japon, tout public, empruntée à la médiathèque qui me semble pas mal fichue du tout. C'est loin d'être une étude approfondie sur le Japon mais c'est plein d'anecdotes, un peu pédago avec des encadrés dignes d'un manuel scolaire mais on y apprend pas mal de choses.

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